Mire_2.jpg L’entrée dans la télévision se fait par la petite porte. Je n’irai pas jusqu’à dire, par le petit écran, car c’est effectivement là que je commence à utiliser un ordinateur, celui qui avait un écran minuscule. En tout cas, ça change des machines à écrire de Radio France ! Les débuts sont difficiles. Je participe notamment au lancement de la chaîne publique « la Cinquième » (ex France 5). J’y fais beaucoup d’émissions de consommation, de service et de société. Je présente aussi à l’antenne une chronique quotidienne sur « votre argent » pendant six mois. Toutefois, je me sens plus à l’aise derrière la caméra, même si je dois avouer que j’ai bien apprécié d’être interpellé à deux reprises par des téléspectateurs sur le quai du métro, juste pour me dire « on aime bien ce que vous faites ». Ce signe de reconnaissance a été le bienvenu car, dans ce métier, il n’est pas toujours facile de savoir ce qu’on vaut. C’est plutôt l’émission et son animateur qui sont évalués. Vu de l’extérieur, je fais des envieux en travaillant à la télévision. J’aime ce que je fais. C’est en apparence seulement, car en coulisses, c’est tout autre chose. En tout cas, ce n’est pas comme je le pensais, comme je l’espérais. Mais je n’arrive pas bien à savoir si le côté « paillettes », qu’apporte la télévision, c’est bien mon truc.

Pendant toutes ces années, j’ai plus l’impression d’être sans cesse à la recherche de boites de productions. Les émissions peuvent s’arrêter du jour au lendemain, de la même façon que peuvent le constater parfois certains salariés d’entreprises. Cette précarité de l’emploi, que j’évoquerai, quelques années après, lors d'un entretien avec Nicolas Sarkozy, devient de plus en plus pesante. Je la ressens même lorsqu’une émission dure dans le temps. L’une d’elles d’ailleurs est restée à l’antenne pendant quatre ans, elle a été remise en question tous les six mois et moi j’ai signé des contrats tous les mois. Difficile dans ce cas de connaître la valeur de son travail. On se permet aussi de vous dire, le matin même, « ton contrat se termine ce soir ». Et de devoir « grappiller une semaine de plus », au moins pour faire les cartons ! Pour finalement apprendre deux mois après que l’émission continue ! J’arrive presque à regretter ce salaire qui, à Radio France augmente au gré des promotions internes.

Le plus difficile c’est de retrouver une émission qu’on aime faire mais c’est rarement dans la même boite de prod. Pas facile dans ce cas de penser à des projets d’avenir, comme acheter un appartement par exemple. Alors, quand j’entends les élus se plaindre de la précarité de leur fonction, je me dis qu’ils ne sont pas les seuls. Seulement, eux, ont su se voter leurs propres remèdes. C’est clair, qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même !

La télévision me permet de résoudre pas mal de problèmes de consommation, les petits soucis du quotidien qui peuvent parfois tourner à la catastrophe financière, qui sont portés à notre connaissance. Seulement, je constate que les personnes que j’invite sur les plateaux de télé, en même temps qu’elles viennent tenter de trouver une solution à leur problème, ne suffisent pas à servir d’exemple. L’énergie que je déploie pour inciter certaines à venir en plateau, alors qu’elles auraient sûrement préféré ne pas étaler leurs soucis au grand public, devant autant de monde, ne sert presque à rien. Les mêmes arnaques recommencent. Je revois le même type de sujet que j’ai déjà fait plusieurs années auparavant, sans que cela n’ait pour autant fait changer les choses. J’ai l’impression de tourner en rond, que tout ce que je fais n’est finalement que du vent.

En faisant ce choix de la télévision, je me suis un peu oublié. Je n’ai plus de repères. J’ai aussi un peu de mal à trouver ma place.

S’il y a un moment marquant à retenir de toutes ces années passées à la télévision, ça serait peut-être cette année 1998. Coulisses de tournage. Il faut se souvenir, cette année là, la France est dans l’euphorie de la victoire des Bleus, devenus les champions du monde de football. Les Français ne trouvent rien à redire à cette victoire « Black, Blanc, Beur ». Les trois B ne font qu’une seule et même couleur, le Bleu. Je travaille à cette période pour l’émission « Tout le monde en parle » sur France 2. Thierry Ardisson qui ne perd pas une occasion d’être à contre-courant, comme il me plait aussi, veut traiter dans son émission du salaire des joueurs, alors que tout le monde est focalisé sur la victoire « Black, Blanc, Beur » et ne parle que de la France championne du monde de football, de la première étoile jaune sur le maillot tricolore.

Je vais donc à Clairfontaine. Deux mois après la victoire, il y a toujours une ribambelle de filles qui attendent devant le centre d’entraînement, prêtes à tout pour rencontrer les champions du monde, jusqu’à nous proposer de se cacher dans le coffre de notre voiture pour pouvoir rentrer ! Voilà pour le décor et l’ambiance. Ainsi, je me retrouve dans le monde des « fouteux ».

J’interroge Zinédine Zidane et Didier Deschamps. Ils ne répondent franchement pas à mes questions. Lilian Thuram, lui, est un peu plus loquace que ses deux comparses. Les joueurs se succèdent aux interviews, les uns après les autres, à une telle vitesse qu’il est difficile d’aller au fond des choses. Mes questions sur les salaires dérangent. Je me souviens, surtout des regards qui se braquent sur moi, de la part des joueurs mais aussi des journalistes. Le foot passe d’abord. Ce n’est sans doute pas l’endroit pour parler d’argent et encore moins le bon moment.

Pourtant, Thierry Ardisson a eu raison de s’y intéresser. Plus tard, lorsque j’analyserai l’opinion à l’UMP, je constaterai dans les messages envoyés au parti au pouvoir que « ces salaires astronomiques » pour les uns, « démesurés » pour d’autres, choquent de façon régulière. Ces colères viennent nourrir le débat dès l’instant que l’on parle des « gros salaires », quels qu’ils soient, dans l’actualité.

A la télé, on peut vraiment (presque) tout se permettre de faire. Alors je ne peux pas oublier non plus que cette même émission m’a permis de tourner le plus improbable des reportages : l’enterrement d’une chaise! J’ai souvent repensé, pas seulement à ceux qui, ce jour là se sont mis dans un extraordinaire jeu de rôles, mais plutôt à la tête des gens (qui eux n’étaient pas filmés) au passage de cette procession dans la rue. Imaginez une chaise portée par deux brancardiers. Toute la famille vêtue de noir, en pleurs, avec des vraies larmes, qui suit derrière, jusqu’à la mise en terre. C’est dur de ne pas rire, mais eux sont tellement vrais qu’on s’y croit. Le plus incroyable, c’est qu’en enterrant une chaise, les protagonistes de la scène veulent donner vie à un objet. Etrange sentiment tout de même, mais plutôt une belle manière de nous aider à dédramatiser la mort.

Je travaille 7 ans pour la télévision.