Tivoli.jpg Le lycée Saint Joseph de Tivoli, à Bordeaux, me donne le déclic dont j’ai besoin à une période de ma vie. Cet établissement tenu par les pères jésuites est doté d’un centre audiovisuel, qui a la particularité de faire, en dehors des cours, un journal télévisé. Je m’y intéresse dès la classe de 2nde, quelques mois à peine après mon arrivée au lycée. Le journal est diffusé, sur l’ensemble des postes de télévision de l’établissement, en noir et blanc avant le passage, ma dernière année de lycée, à la couleur, bien après la télévision des « grands », celle avec laquelle on aime à se comparer. TIT comme on l’appelle (Tivoli Informations Télévisées, moi je trouvais que ça le faisait !) est conçu et réalisé par les élèves. Une partie du journal est consacrée à la vie de l’établissement, une autre à un événement qui a lieu dans la ville de Bordeaux.

J’ai tout juste 16 ans lorsque je réussis à décrocher ma première « grosse » interview télé, avec Yves Montand. Je me souviens de cette première rencontre extrêmement chaleureuse, dans le hall de l’hôtel dans lequel il est descendu, au point d’en être étonné. D’autant plus que, me prenant par l’épaule, il me donne rendez-vous, le lendemain, alors qu’au même moment je dois être en cours d’anglais ! Déjà qu’il accepte mon interview, je ne vais pas lui dire que je ne peux pas, parce que je suis en cours. Je préviens donc la prof que je ne pourrai pas être présent parce que … j’ai rendez-vous avec Yves Montand. Elle comprend bien que s’il faut choisir entre un cours d’anglais et un rendez-vous avec Yves Montand, le choix est vite fait, même si j’ai dû rattraper le cours. Elle parle sans doute de cette dispense, quelque peu particulière, au Père recteur. Le soir même, alors que je suis en train de faire mes devoirs, en même temps que je prépare mon interview, le Père recteur me téléphone, d’abord pour me féliciter, puis pour me donner l’autorisation de ne pas assister au cours d’anglais.

C’est aussi une période où il faut que j’échappe à un diktat familial, bien que je ne sois pas poussé par mes parents, de faire le même métier que mon père, celui d’artisan plâtrier. Mon père ne nous y incite pas, mon frère et moi, face aux difficultés économiques rencontrées par les artisans. Je vois bien aussi ses journées très occupées et qui commencent tôt. Si j’avais dû céder, je travaillerais peut-être pour les Beaux Arts aujourd’hui ! Mais bon, je n’étais pas manuel. A cette période, j’ai sans doute la même envie que ma mère, celle d’une certaine liberté. Il m’avait été difficile d’échapper au catéchisme, je ne veux pas cette fois me faire imposer ce que je pourrais faire plus tard. Le coup de fil du Père recteur me donne donc cet espoir-là. Je le reçois comme une forme de bénédiction, une sorte de carte blanche sur l’avenir.

Le lendemain, Yves Montand me consacre plus d’une heure de son temps dans sa chambre d’hôtel avant son spectacle. Avec mon équipe, on prend le goûter avec « papy » comme il dit. Incroyable souvenir pour moi que de pouvoir interviewer, dix ans avant la chute du mur de Berlin, celui qui arbore un pin’s de « Solidarnosc » à sa veste. Je ne suis pas très fort en politique, mais j’aborde quand même avec lui son engagement auprès de Lech Walesa. Toutefois, les efforts que je déploie pour obtenir mon « scoop » sont quelque peu ternis par un lycéen qui, comme on dit, se « tape l’incrust » au dernier moment, et qui veut faire l’interview avec moi. Tu m’étonnes, Montand c’est un super coup ! Pourtant, je n’ose pas lui dire non. C’est sans doute un héritage de mon éducation religieuse sur le partage !

La confiance que m’apporte le Père recteur, et cette exceptionnelle rencontre, ont pour effet de tracer le début de ma route et de me mettre à « donf » par la suite. Je commence aussi à me rendre compte que le journal télévisé du lycée me passionne plus que les études. Voilà comment je me retrouve (presque) dans le monde du travail, alors que je ne suis qu’en classe de 2nde. Mais je dois avouer que le Père recteur ne m’a pas vraiment aidé à mettre de la distance avec le monde des « paillettes ». Peut-être a-t-il évoqué certaines mises en garde lors de son coup de fil, mais je ne les ai pas entendues. Il ne m’a pas non plus reçu dans son bureau. J’avais 16 ans, j’en ai retenu le seul message que « je pouvais y aller ».

Je ne tarde pas à me créer une nouvelle occasion de me faire remarquer. Quelques mois plus tard, j’enchaîne avec l’interview de Lino Ventura que je rencontre sur le tournage du film « Les Misérables » réalisé par Robert Hossein, ou encore de Thierry le Luron. Leur empathie à mon égard, la chaleur de leur accueil, me donnent l’impression qu’on peut réussir simplement en ayant un peu de culot. J’ai le sentiment de vivre dans un monde où tout est possible.

Le bac en poche, j’entre en fac d’anglais. Seulement c’est sans compter l’apparition des premières radios libres, dans les années 80. Elles me donnent une nouvelle bonne raison d’arrêter les cours, quelques semaines après, juste au moment où l’on commence à parler… en anglais ! François Mitterrand vient juste d’autoriser les premières radios privées. J’ai envie de faire partie de cette aventure, au point de payer, au démarrage, une cotisation mensuelle ! Si je trouve normal de devoir débourser 50 frs par mois pour faire de l’antenne dans une radio associative, ce n’est pas le meilleur moyen pour rassurer mes parents bien qu’ils me fassent confiance sur mon avenir. Je dois donc d’abord passer par la case « gagner de l’argent » avant celle d’« actionnaire » d’une radio associative ! Leur inquiétude me pousse à reprendre mes études pour me professionnaliser dans une voie qui commence de plus en plus à se dessiner.

Je suis donc des études de journalisme à l’I.U.T. de Bordeaux. L’université me permet cette fois de faire mes premiers stages et mes premiers reportages à Radio France. Mais, une fois de plus, je suis plus intéressé par la pratique du métier que par les cours. Dès la première année, je passe un jour par semaine dans la radio du service public, au lieu de suivre mes cours. Alors que je ne suis qu’en première année d’I.U.T., Jean-Louis Lorenzo, un de mes professeurs qui est aussi rédacteur en chef à Radio France Bordeaux Gironde, me laisse partir à Angoulême au festival de la bande dessinée, bien qu’en dehors de la zone de couverture de la radio. Il me donne une belle occasion de lui montrer ce dont je suis capable.

Nous sommes le 30 janvier 1985. Je sais que le président de la République François Mitterrand, vient y faire une visite. Sans aucune accréditation de l’Elysée, mais Nagra à l’épaule, je parviens à l’approcher, sans difficulté, en tout cas avec beaucoup plus de facilités que je ne pourrais le faire aujourd’hui avec le Président actuel. Je suis sans doute sous une bonne étoile, François Mitterrand m’accorde une interview. Je le fais réagir sur le dessin qu’on lui offre. Il me parle d’autre chose, que de politique. Sitôt l’interview réalisée, je pars direct appeler ma rédaction. Je constaterai plus tard que les interviews s’échangent parfois entre journalistes, un troc bien pratique lorsqu’on ne peut pas être partout à la fois. Moi ce jour-là, je manque à un certain devoir de confraternité. Ce « scoop », je ne veux pas me le faire voler, cette fois. C’est ainsi que j’obtiens, à l’âge de 21 ans, ma première pige. Cette interview, qui est diffusée sur France Inter, officialise le début de ma carrière professionnelle.