images_changement.jpg Lorsque l’homme a le pouvoir, il a généralement les moyens qui vont avec. De ce fait, est-ce que celui qui ne l’a pas peut raisonnablement attendre un changement de la part de personnes qui s'en sortent bien, soit parce qu’elles ont du travail, qu’elles sont bien payées ou qu’elles ont des avantages acquis avec le temps ? Quand un homme est dans une situation qu’il considère comme plus confortable que les autres, pourquoi voudrait-il changer ?

Pour autant, nous ne pouvons pas demander aux autres d’avoir le même salaire afin de comprendre et se sentir concerné par nos difficultés. Mais, le sujet mérite d’être abordé, car ce n’est pas la même chose de savoir que plus de la moitié des Français vit avec moins de 1500€ par mois et VIVRE avec 1500€ par mois! La perception est différente.

L’autisme du pouvoir est à la hauteur de l’énergie qu’il met à accéder là où il se trouve. Et, dès qu’il s’agit de préserver ses propres intérêts, il fait toujours le choix du statu quo, au détriment de l'intérêt général. Le système perdure tant qu’il a ses serviteurs.

« Ils (*1) ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » : Etienne de La Boétie, « Discours de la servitude volontaire » (1576).

Prenons un exemple, en France, révélateur de l’inéquité entre ses citoyens, de l’impossible changement de société qu’on annonce, aussi longtemps que les intérêts particuliers supplanteront l’intérêt général. Je veux parler des régimes spéciaux de retraites que j’évoque dans mon livre Est-ce que quelqu’un m’entend ?, paru aux Editions terre des graves. Je sais que le sujet est tabou, je dérange en remettant sur la table une conquête sociale. Mais, ça serait perdre de vue qu’au delà de l'inéquité, elle revient très cher à un Etat vertigineusement endetté.

Pourtant, lors de la dernière réforme des retraites, il faut être naïf de penser que les régimes des fonctionnaires et des parlementaires vont être alignés sur le privé, même si le ministre de la fonction publique de l’époque, comme le secrétaire général de la CGT (c’est dire) laissent penser que ce n’est plus qu’une question de semaines. Car, bien sûr, rien ne change. Une fois de plus, gouvernement, parlementaires et syndicats ne veulent se mettre personne à dos.

Plus que l’inertie habituelle des pouvoirs publics, c’est surtout l’absence de réactions de la Presse qui doit retenir notre attention.

Elle ne joue pas son rôle de contre-pouvoir, comme celui de relever les problèmes de coût et d’inéquité des régimes de retraites dans notre pays (*2), et de tenir bon. Elle ne s'émeut pas plus à l'annonce, en 2013, d'un alignement des pensions à "l'horizon 2030-2050"(!) par un député de Paris. Et ainsi de suite...

En fait, la Presse ne veut pas mettre le projecteur sur son propre avantage : l’abattement fiscal de 7500€ par an (maximum) que j’ai, je l’avoue, âprement défendu lorsque j’étais journaliste, sans me rendre compte que je ne faisais que protéger mes propres intérêts, tout comme ce journaliste d’un grand hebdomadaire satirique français avec qui j’ai abordé cette question sensible, lors de la sortie de mon livre. A ma grande stupéfaction, il a cherché à en minimiser son impact (tout comme mon livre d'ailleurs) en disant qu’il n’est « que de 7500€ par an ». Ceux qui n'ont aucun abattement professionnel apprécieront. Personnellement, je dois avouer que j'ai senti passer la feuille d'impôts le jour où je n'ai plus bénéficié de ce cadeau fiscal!

A l’origine, cet abattement est destiné à rembourser les frais liés à la profession. Désormais, cette ristourne fiscale, non négligeable, devient du pouvoir d’achat en plus, car les journalistes sont défrayés par les entreprises qui les emploient.

L’objectivité de la presse française atteint ses limites lorsque ses propres intérêts sont en jeu.

Dans un monde en difficulté, les avantages d’hier deviennent les privilèges d’aujourd’hui.

Cet exemple démontre que, dès l’instant qu’ils ont certaines prérogatives, les individus considèrent normal que d’autres en aient. Il est surtout le révélateur d’un système où tout le monde se tient par la barbichette que personne ne veut lâcher le premier.

Les intérêts particuliers ne concernent que les clans, une minorité et conduisent au suivisme.

Si elle était moins centrée sur ses propres intérêts, la Presse pourrait enclencher le mouvement qui mène au changement, en étant plus critique, moins conciliante avec le pouvoir. Elle s’intéresserait à autre chose que les affaires, le sensationnel et les informations futiles.

Mais, "la vie, ce n'est pas d'attendre que l'orage passe, c'est d'apprendre à danser sous la pluie": Sénèque.

Alors, les citoyens doivent penser autrement, imaginer d'autres formes de contre-pouvoirs, puiser dans leurs immenses ressources et dépasser les frontières qu’ils se sont eux-même fixées, regarder plus loin que le bout de leur nez.

Le changement ne peut s'engager qu'à ce prix.




(*1) Les tyrans, dans le texte

(*2) Lorsque j’étais chargé de l’analyse de l’opinion à l’UMP (alors que le parti politique était au pouvoir), j’ai observé que l’équité est une attente très forte des Français.